Éditorial paru dans le bulletin n°335 de la Cinémathèque suisse (mars–avril 2026)
Une cinémathèque donne au cinéma, art éphémère par excellence, un avenir en rendant son passé présent. Au cinéma, comme pour tous les arts, la pertinence dépend de la nouveauté. Une œuvre mérite d'être appréciée dans la mesure où elle accomplit quelque chose qui n'existait pas auparavant. L'interprétation d'une œuvre – partition ou pièce – capte notre attention lorsqu'elle ajoute une nouvelle lecture à notre connaissance de celle-ci. A Hollywood, si l'on en croit la publicité, le dernier film est toujours le meilleur et le plus grand, même si l'histoire qu'il raconte n'est généralement qu'une variation minime d'une intrigue déjà connue.
Et les festivals de cinéma sont des salons consacrés aux nouveautés cinématographiques. Ou plutôt des foires du cinéma : le Festival de Cannes est une façade prestigieuse qui cache le plus grand marché cinématographique au monde. Tandis que les stars montent les marches du Palais des Festivals et posent sur le tapis rouge devant les objectifs de centaines de photographes, les hôtels de la Croisette sont le théâtre d'une activité fébrile où se négocient et se concluent les contrats pour les futures productions cinématographiques.
La primauté du nouveau, à laquelle est soumise au moins l'art occidental – dans la peinture japonaise, par exemple, la copie des anciens maîtres compte parmi les genres les plus prestigieux –, a été mise en évidence de manière paradoxale par Jorge Luis Borges dans son récit Pierre Ménard, auteur du Quichotte. Borges raconte, à la fin des années 1930, l'histoire d'un homme dont l'existence littéraire consiste à réécrire mot pour mot le roman de Cervantes. Diriger une cinémathèque ou travailler entre ses murs, c'est être comme Pierre Ménard. On écrit l'histoire du cinéma en la rendant reproductible et en la reproduisant – par l'archivage, la restauration et la projection.
Pierre Ménard est un homme du 20e siècle qui écrit un roman du 17e. C'est cet écart temporel qui fait de son écriture plus qu'une simple transcription. Et comme dans le récit de Borges, qui commence avec un inventaire spéculatif de l’œuvre de Ménard et mène à une réflexion sur les manques et absences dans ce catalogue, le travail de rendre présent le passé du cinéma ouvre une brèche. « L’absence dicte ce que nous savons, la présence ce que nous oublions », écrivent les organisatrices et organisateurs d’un colloque sur les « Cinematic Remains», les vestiges cinématographiques, qui a récemment eu lieu à Francfort.
Le fait de préserver, restaurer et présenter renvoie inévitablement à ce que nous ne savons pas, à ce qui manque. Parfois, certaines parties d'un film manquent, parfois des corpus entiers sont perdus. Seuls 20% au maximum des films de l'époque dite du cinéma muet ont été conservés. Mais c'est précisément parce que cela nous renvoie à notre ignorance que le travail d'une cinémathèque est toujours aussi, et même d’abord, une production de savoir, et donc une ouverture vers l’avenir du cinéma.
Vinzenz Hediger