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Focus sur... "Sous le soleil de Satan"

A l’occasion de la rétrospective consacrée à Maurice Pialat, Freddy Buache, invité à présenter l’un des films du cinéaste français, a sélectionné Sous le soleil de Satan. Choix peu anodin puisque c’est accompagnée des huées du public et des journalistes que la Palme d’or du 40ème Festival de Cannes est attribuée en 1987 à Maurice Pialat pour son adaptation du roman homonyme de Georges Bernaros. Connu pour son tempérament de feu et ses coups de gueule, Pialat, le point levé, répond à ses détracteurs : «Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus.» Quelques mois plus tard, se confiant à Serge Toubiana lors d’un entretien pour les Cahiers du cinéma (n°399, septembre 1987, p.7), Pialat raconte ironiquement: «Dans les jours qui ont suivi, beaucoup de gens dans la rue, depuis leur voiture, m’ont fait des signes, et c’étaient des réactions extra-cinématographiques, de gens qui n’iront sans doute pas voir le film. J’aurais dû dire à mon producteur et à mon distributeur; ça va vous économiser combien dans votre campagne publicitaire?»

Un coup de publicité involontaire qui a engendré une réaction intéressante de la part des défenseurs du film: plutôt que de se livrer à une joute verbale autour des événements cannois, les journalistes ont choisi d'évacuer rapidement le sujet au profit d'une analyse du film et de sa place dans la filmographie de Maurice Pialat.

Les enjeux de cette polémique représentent une occasion de présenter divers éléments d’archives et des coupures de presse, issus des collections de la Cinémathèque suisse, parus à l’époque de cette Palme d’or controversée.

Focus sur un scandale fastueux.

Les tenants de la polémique

Serge Toubiana nous en donne un aperçu dans un article des Cahiers du cinéma (n°397, juin 1987, p.6) : « Il a fallu que Pialat adapte le roman de Bernanos pour que le malentendu prenne des proportions gigantesques et que la foudre s'abatte sur lui. On lui a reproché deux choses à Cannes : d'avoir trahi Bernanos et de s'être trahi lui-même (d'avoir frôlé l'académisme, ce qui revient au même). » En effet, les sources que nous avons à disposition confirment les observations de Toubiana. Dans La Revue du Cinéma (n°429, juillet-août 1987, p.44), Gérard Lenne nous expose l’aspect négatif d’un « premier mauvais film » qui  viendrait ternir une filmographie jusque-là réussie. Selon lui, le passage de Pialat à l’adaptation occulte les marqueurs qui font de lui une personnalité, un auteur de cinéma. Soumis au texte de Bernanos, Pialat « nous sert un étrange salmigondis de bondieuserie et de diablerie millésimé 1926 ». De même, Gérard Pangon déplore l’académisme du film dans Télérama (n°1964, 02.09.187, pp. 16-18) et compare volontiers l'échec du film de Pialat à la réussite du Journal d’un curé de campagne de Bresson, également adapté d’un roman de Georges Bernanos. Alors que Bresson impose un style, Pialat s'enferme dans les conventions de l'adaptation. En effet, il émet, entre autre chose, une réserve sur l'aspect fantastique du film qu'il qualifie de « ridicule ». L'illustration pure et simple du récit ne valorise pas ici les possibilités du médium cinématographique. Toutefois, Pangon se montre moins sévère que Lenne en soulignant l'écart qui existe entre des personnages paradoxalement typiques du cinéma de Pialat et un univers impersonnel. L'académisme du film ne fait pourtant pas l'unanimité et Toubiana écrit quelques mois auparavant: « [...] Sous le soleil de Satan me paraît être dans la continuité de son cinéma: le désordre y est présent tout autant que dans ses films antérieurs, au coeur du projet, mais masqué sous l'apparente solidité d'une charpente littéraire, froide, glacée, qu'animent des personnages agités par les tourments intérieurs. » (Cahiers du cinéma, n°397, juin 1987, p.6)

Néanmoins, le débat lié à la perte du style et à l’académisme de Pialat ne semble pourtant pas suffisant pour expliquer le vif rejet critique du film à Cannes. En choisissant l’image de Pialat poing levé pour sa couverture, l’hebdomadaire Cinéma (n°399-400, mai-juin 1987) affiche un parti pris en faveur de Sous le soleil de Satan. La colonne qui accompagne l’image aborde des questions médiatiques qui décrédibilisent l’attitude des détracteurs de Pialat. En effet, dans l’éditorial, la polémique n’est pas provoquée par la réception négative d’un film mais serait le symptôme du libéralisme médiatique. En tendant à la facilité audiovisuelle récemment imposée par les chaînes de télévision, les journalistes se font les porte-paroles du divertissement plutôt que de la création. Les mondanités liées au festival favorisent les éclats de voix plutôt que la réflexion. En ce sens, l'accueil de Sous le soleil de Satan a été obscurci par l’incompréhension du propos du film et la réaction de Pialat face aux sifflements du public. Dans la critique de ce même numéro de Cinéma, la « grande sottise » du public cannois est dénoncée ainsi que l’ « inculture » des journalistes qui « atteint des proportions inquiétantes ». Les journalistes, en se moquant de Pialat, ont oublié à quel point son film respectait le roman de Bernanos et ont, par conséquent, montré d’un doigt moqueur un écrivain français en pensant s’attaquer au travail du réalisateur.

Avant même que la Palme ne soit décernée à Pialat, Stéphane Bugat écrit une chronique (Globe, 15.05.1987) en faveur de son film le 15 mai 1987. Pour lui, la quête des personnages importe plus que les coups de sifflets qui ont suivi la projection. Par conséquent, il ne consacre qu’un court paragraphe aux détracteurs de Pialat auxquels il signale fermement : «Bref, que ceux qui rejettent Pialat une bonne fois pour toute nous épargnent leurs sifflets, sortent sur la pointe des pieds et ferment la porte derrière eux.»

L’encart signé S.G. qui accompagne la critique de Bugat détonne par son ton humoristique.  Pour le journaliste, le véritable scandale se situe dans la manière dont Pialat dirige le spectateur pour lui faire ressentir un plaisir inavouable. En introduisant : « de vieilles bribes de cet attirail sado-maso et complètement démodé du sex-shop catho. », en montrant les flagellations que l'abbé Donissan (Depardieu) s'inflige, Pialat réactualise un pan obscur du catholicisme. En tant que croyant, le journaliste ne peut rester indifférent à Sous le soleil de Satan et considère que ceux qui prétendent s’être ennuyés durant la projection le sont peu ou pas. En revanche, lors d'une interview accordée au Matin le 2 septembre 1987, Pialat aborde différemment le thème religieux présent dans son film. Pour lui, il n'est pas question de croire ou de ne pas croire puisqu'il s'agit d'une métaphore de la lutte entre le bien et le mal. Par conséquent, l'ennui des gens résulte d'un manque total de croyance et d'un lâcher-prise face aux difficultés de l'existence. L'essence même du film a été ignorée par une partie de la critique si l'on s'en tient aux propos qu'il avait au même moment dans les Cahiers du Cinéma (n°399, septembre 1987, p.62) :  « J'irai même plus loin, je crois qu'il y avait une espèce de fatum qui fait qu'on s'adresse à une oeuvre qui, en elle-même, contient tout pour que ce soit difficile, voire impossible. Car après tout, le pire aurait été que le film soit invisible. » En outre, Pialat revient dans Le Matin sur le scandale cannois. Usant de son franc-parler caractéristique, il utilise des mots forts qui illustrent à merveille une personnalité entière mais non moins hypersensible. A l’attaque, il répond par l’offensive; une manière de se protéger pour ne pas s’écrouler.

Le 28 mai 2013, Freddy Buache présente Sous le soleil de Satan au Cinématographe. Pour y faire écho, voici un tapuscrit qu’il rédige en 1987 et dans lequel il se préoccupe davantage de ce que raconte le film que des péripéties cannoises.

Les documents d’archive présentés ici, bien qu’ils ne constituent qu’une sélection, représentent bien le clivage qui a scindé la critique à la projection de Sous le soleil de Satan. D’une part, grisés par le faste du festival et peu au fait du travail de Bernanos, les détracteurs ont dénoncé une adaptation manquée et ont raté le coche en pensant assister à un film religieux. D’autre part, les défenseurs de Pialat n’ont pas voulu s’embarrasser du scandale et ont préféré défendre le film pour ce qu’il contient et raconte plutôt que de se livrer à une vaine bataille d’idées.

Diaporama "Sous le soleil de Satan"

Publicité parue dans 24 Heures pour la projection de Sous le soleil de Satan au Ciné-Club de Lausanne
© Droits réservés, Collection Cinémathèque suisse

Freddy Buache, Daniel Toscan du Plantier et Maurice Pialat lors de la projection du film au Ciné-Club de Lausanne - 24 Heures
© Droits réservés, Collection Cinémathèque suisse

Maurice Pialat, poing levé, sous les huées du public (Cinéma, n° 399-400, mai-juin 1987)
© Droits réservés, Collection Cinémathèque suisse

Sandrine Bonnaire dans Sous le soleil de Satan (Antonio Rodrigues, Maurice Pialat : crónicas de França, Lisboa : Cinemateca Portuguesa, 2003, p.31)
© Droits réservés, Collection Cinémathèque suisse

Tournage de A nos amours (Joël Magny, Maurice Pialat, Cahiers du cinéma, 1992, p.20)
© Droits réservés, Collection Cinémathèque suisse

Maurice Pialat reçoit la Palme d'or à Cannes

Freddy Buache évoque, face au cinéaste, l'œuvre de Maurice Pialat

Cinémathèque suisse, Mai 2013
Provenance des documents:
Bibliothèque de la Cinémathèque suisse, Archives CSL