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Focus sur... Sam Peckinpah et le Western: une histoire d'amour et de haine

A cheval entre deux époques, Sam Peckinpah a commencé à réaliser ses premiers longs métrages au début des années 1960. Très vite, il est considéré comme un talent exceptionnel du cinéma américain grâce à ses films inhabituels. Son œuvre se situe à mi-chemin entre le cinéma classique et le cinéma moderne, rendant hommage au premier en même temps qu'elle posa les bases du second. Marqué par l'esprit politisé de son époque, Peckinpah créa des allégories cinématographiques entre le passé et le futur et changea le visage du cinéma américain.
Retour sur le parcours du cinéaste à travers une sélection d'articles d'époque issus de nos collections.

  

L'Oncle "Sam" et le renouveau du Western

1. L'article de Jean de Baroncelli sur <i>The Wild Bunch</i>

Genre typiquement américain, le Western célèbre les conquêtes et les bravoures des Pionniers dans l'Ouest américain. Depuis ses premiers pas au début du siècle jusqu'aux années 1960, il n'avait pas subi de grandes modifications. Aussi, d'après Jean de Baroncelli, il mourrait gentiment: "Le western s'essoufflait, s'amollissait, se calfeutrait dans un rassurant conformisme. La légende dorée perçait sous l'épopée. A voir les Italiens s'en emparer, on avait l'impression que le genre était tombé en quenouille" (voir la photo no. 1)...

Entre les mains de Peckinpah, le Western se réanima, s'adapta à son époque et se métamorphosa en un genre nouveau , tout en gardant ses traits structurels. Le cinéaste eut recours à l'héritage américain du Western ainsi qu'aux apports des Western Spaghetti pour donner un visage plus réaliste, plus humanisé au genre et introduisit l'idée du passé comme reflet de la société contemporaine. Au lieu de glorifier les jeunes héros américains, il introduisit son concept de "loser" (perdant). Les héros devinrent les antihéros, et la violence se vit dénoncée en perdant son aspect spectaculaire.

Source: Jean de Baroncelli, "La Horde sauvage", Le Monde, 20 octobre 1969.

Les débuts au cinéma

2. La réception critique de <i>Ride the High Country</i>

En 1961, Peckinpah, totalement méconnu, passa de la télévision, où il réalisait des séries, au cinéma avec The Deadly Companions (titre français: New Mexico). Malgré un accueil critique favorable, le film n'a pourtant pas réussi à se démarquer auprès du public francophone. Sa sortie belge en 1963 n'eut lieu que dans une salle spécialisée et il ne sortit sorti en France qu'en 1977. La révélation vint avec son deuxième film, Ride the High Country (Les Coups de feu dans la Sierra) en 1962, où il révolutionna le genre, notamment grâce à ses héros vieillissants et à son personnage féminin vigoureux et rebelle, à mille lieux des conventions "misogynes" du Western (Freddy Landry, l'Express, 1963). Baptisé l'héritier d'Anthony Mann et John Ford, Peckinpah innova également dans sa manière de décrire la nature westernienne: ce "western de demain" (Freddy Buache, Tribune de Lausanne, 1963) s'emparait en alternance de la violence et du lyrisme afin de créer un monde humain, réaliste, au delà des "conventions consolantes" du western; où chaque personnage existe et a son propre caractère (Pierre Marcabru, 1963). Le succès critique du film prépara le terrain pour la sortie de son troisième film (et troisième western), Major Dundee. Considéré comme un "western romantique" par la critique de l'époque, le film vit le statut de son réalisateur monter au niveau de cinéaste-auteur. Jean-Louis Bory écrivit dans Arts en 1965: "Là où ne comptaient que la galoparde et le coup de poing ou de feu, le western intellectualisé à la Peckinpah introduit la complexité psychologique, le rapetissement par le détail humain". Le film se définit alors dans la continuité de l'œuvre de Peckinpah, et les références à son style doublement violent et lyrique furent nombreuses.

Sources:

Louis Chauvet, "Coups de feu dans la Sierra", Le Figaro, 15 octobre 1962.
"Un grand western? Coups de feu dans la Sierra",
Feuilles d'avis de Neuchâtel, 29 mars 1963.
"Coups de feu dans la Sierra",
La Syndicale, 17 juillet 1963.

The Wild Bunch, "le Western le plus violent du cinéma"

3. Publicité parue dans un quotidien genevois du 30.01.1970, lors de sa sortie en salle

Son film suivant, peut-être son plus connu aujourd'hui: The Wild Bunch (La Horde sauvage). Choquée par sa brutalité inédite, la critique y réagit de manière contradictoire. D'après Le Nouvel Observateur, "Peckinpah doit être atteint de folie furieuse" pour avoir peint la violence ainsi et, selon le Canard enchaîné, il s'agissait de "violence à sang pour sang". L'Express titrait son article "Peckinpah: le provocateur", et décrivit The Wild Bunch comme "le Western-choc de la saison". Certains, à l'instar de Jean de Baroncelli dans Le Monde, ont souligné l'envie de dénonciation chez Peckinpah, tandis que d'autres ont critiqué son manque de prise de position face à la violence (critique de Newsweek), voire même l'accusaient de sublimer la violence (Tribune de Genève).
Pourtant, Peckinpah lui-même a expliqué son intention de dénoncer la violence en se référant à la guerre du Vietnam, et a précisé qu'il voulait montrer la brutalité des coups de feu: "C'est un film sur la mauvaise conscience de l'Amérique".
Quel que soit leur jugement, l'ensemble des critiques s'accordaient toutefois pour reconnaître la nouveauté qu'a apporté Peckinpah au Western. Jean de Baroncelli écrivit dans Le Monde: "Les aventuriers que le cinéaste nous présente sont non seulement des hors-la-loi, mais des tueurs d'un âge révolu, de pauvres brutes qui n'ont pas compris que la belle époque de l'Ouest américain était morte et que dans ce nouveau monde (nous sommes en 1913) ils ne sont rien que de vulgaires assassins " (voir la photo no. 1). Le rythme du film fut aussi beaucoup commenté, car le récit alterne entre des séquences d'action et des longueurs considérables.
The Wild Bunch a continué à faire débat lors de ses différentes ressorties en salles ou passages à la télévision, toujours considéré comme le "le film le plus violent" de l'époque d'après la presse.

Le révisionnisme continue... malgré tout!

4. Même dans les journaux, on joue sur le côté léger, drôle de <i>Cable Hogue</i>

Peckinpah continua de contribuer au genre qu'il affectionnait particulièrement avec deux autres films: The Ballad of Cable Hogue (1973) et Pat Garrett and Billy the Kid (1973). Son image était tant liée au western, que les critiques pensaient qu'il était, lui-même, fils d'indien. Peckinpah ne faisait aucun effort pour démentir cette rumeur, mais que ses biographes ont réfutée rétrospectivement. En comptant son film pour la télévision, Noon Wine (1966), The Balld of Cable Hogue fut son sixième film, et son sixième Western. Picaresque et non violent, le film reprenait les thèmes chers au cinéaste, mais avec un ton plus décalé (la photo no. 4 le démontre bien) remarqué par la critiques. Ceux-ci apprécient, presque à l'unanimité, la musicalité et le rythme du film présidé par la fameuse ballade présente dans le titre anglais. A l'occasion de la sortie de The Ballad of Cable Hogue, Mario Beunat traita la question du renouveau du Western dans un dossier dans Ciné-Monde en concluant que: "décidément, une page des western stories a bel et bien été tournée". Il mentionna l'apparition d'une réalité familière et la démythification de l'Ouest américain dans les films de Peckinpah.

Pat Garrett and Billy the Kid, s'avéra, quant à lui, une déception pour Sam Peckinpah. La MGM, visiblement lassée par le cinéaste, laissa le choix du montage du film aux seuls monteurs du studio. Aussi, le film final ne fut pas complètement conforme à ce qu'aurait souhaité Peckinpah, même si sa "patte" était toujours présente. Le film, malgré un montage qui a échappé au cinéaste, reflétait bien les tendances artistiques de son auteur et sa volonté défier les conventions du genre. Freddy Landry écrivit en 1974 que "le pessimisme qui marque toute l'oeuvre de Peckinpah nous conduit à l'envers du western traditionnel", et d'après Marcel Leiser, il s'agit d'un "western étonnant qui démontre bien que le genre ne peut être réduit à certaines définitions". Leiser considéra que le lyrisme et le discours politique du film constituaient une nouveauté dans le genre du western américain.

Le film ressortit en 1990 dans une version restaurée, montée comme Peckinpah l'aurait voulu. La Cinémathèque suisse dispose d'une copie neuve de cette version, actuellement en circulation dans les salles et ciné-clubs suisses.

Au-delà du Western

5. Le nouveau type de héros du cinéma américain

Le Western ne fut pas le seul genre exploité par Peckinpah. Il a également réalisé des thrillers (The Getaway, Straw Dogs, Bring me the Head of Alfredo Garcia), un film de guerre (Croix de fer) ou un film d'espionnage (the Osterman Weekend). Malgré le changement de registre et d'époque, il utilisait toujours des éléments typiques du western et son style resta inchangé. Ce dernier servait comme point de départ dans un article consacré aux héros masculins au cinéma: d'après cet article, le Nouvel Hollywood introduisait un nouveau type de héros, "des hommes avec émotions" (voir photo no. 5).

Selon Louis Séguin, Straw Dogs est empreint de la tradition du western par sa mise en scène, son récit, ses personnages et sa violence. Dans la critique publiée dans l'Express en 1972, il est décrit comme une réaction contre le cinéma américain, en même temps qu'un hommage à ce dernier. La violence du film, qui frôle la "bestialité", choqua par ailleurs les critiques: "Peckinpah a frappé dix fois plus fort!" (l'Express). Par ailleurs, Peckinpah continua de se positionner du côté des perdants. Dans Alfredo Garcia, le personnage est un "loser" solitaire, ressemblant presque à un cowboy à l'instar des personnages de ses westerns. Le film ne fut pas très bien reçu par la critique, mais on ne manqua pas d'évoquer son côté allégorique et ses références à une culture américaine en mutation.

Sources:

Klaus Oberbeil, "Der Erfolg der sanften Männer", Bunte, no. 17, 1974

Louis Séguin, "Un fascisme du quotidien", La Quinzaine littéraire, mars 1972

"Les Chiens de paille", L'Express, 20 février 1972